Aliments à bas prix, une catastrophe multiple

Publié le par Jean-François Munster & Philippe Régnier

LA CATASTROPHE DES ALIMENTS
"LOW COST"


Près de 3 milliards d’individus vivent, ou survivent, de l’agriculture. Plus de 40% de la superficie de la planète est composée de terres agricoles. L’enjeu est vital : trouver un équilibre entre les besoins et la production alimentaire.

 La baisse des prix dans nos supermarchés a un coût humain insoupçonné.

Nombre de produits agricoles bon marché sont en effet exportés de pays pauvres au détriment des populations locales.


 

L'EXEMPLE DU POISSON :


Il y a quelques années, le consommateur occidental découvrait dans son rayon poissonnerie la perche du Nil : un prix on ne peut plus démocratique, un nom qui fait rêver, une chair belle et tendre. Puis il y a eu la diffusion sur les chaînes télé du documentaire choc de Hubert Sauper, "Le Cauchemar de Darwin", et ce poisson est devenu l’un des symboles d’une mondialisation qui ne tourne pas rond. Il montrait le désastre écologique et social que l’exploitation intensive de cette matière première créait sur les rives du lac Victoria (Tanzanie). On y voyait des cargaisons de poissons s’envoler chaque jour pour remplir les frigos de nos supermarchés. La population locale se contentait des arêtes, auxquelles est attachée une maigre chair avariée.

Face au rayon poissonnerie, le consommateur s’est-il rappelé de ses haut-le-cœur de spectateur ? Non, selon les deux principaux distributeurs du pays. On n’a rien remarqué dans l’évolution de nos ventes, explique-t-on chez Delhaize [grande chaîne belge de distribution alimentaire]. On continue à recevoir nos 600 kilos de perche du Nil tous les jours au dépôt. Pareil chez Carrefour. La perche du Nil continue de faire un tabac. De toute façon, la grande distribution lui a déjà trouvé un successeur. Le nouveau poisson low cost, le pangasius [ou panga], vient directement du Vietnam, par bateaux frigorifiques. Mais, pour éviter le problème de la perche du Nil, nous avons envoyé une délégation sur place pour nous assurer que ce poisson était produit dans des conditions sociales et environnementales acceptables, explique-t-on à Carrefour.


 

UNE UNIFORMISATION MONDIALE :


Près de 3 milliards d’individus – la moitié de la population mondiale – vivent, ou survivent, de l’agriculture. Plus de 40% de la superficie de la planète est composée de terres agricoles. L’enjeu est vital : trouver un équilibre entre les besoins et la production alimentaire. Mais l’explosion démographique planétaire et les besoins corollaires en nourriture ont perturbé de fragiles équilibres, notamment par l’appauvrissement de la biodiversité. Parallèlement, le nombre d’humains souffrant de la faim augmente, en chiffres absolus. La production alimentaire s’est désormais globalisée, comme toute l’économie. Petit à petit s’est mis en place un système de production en série, destiné à une consommation de masse. Un modèle agricole technologique, massif et bon marché, visant une production rapide et uniformisée, explique Thierry Kesteloot, d’Oxfam-Solidarité [coordination d’ONG luttant sur les terrains politique, économique et humanitaire contre la faim dans le monde] et porte-parole de l’ONG Plate-Forme Souveraineté Alimentaire (PFSA).


 

TRENTE ENTREPRISES GERENT UN TIERS DU MARCHE :


Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), entre 1980 et 2001, les cinq plus grandes chaînes d’alimentation de la planète (toutes européennes ou étasuniennes) ont augmenté d’au moins 270% le nombre de pays où elles sont implantées. Une poignée d’entreprises transnationales intégrées verticalement étendent leur contrôle sur le commerce, la transformation et la vente de produits alimentaires. Les trente plus grosses chaînes d’alimentation contrôlent environ le tiers du marché alimentaire mondial. Les conséquences d’une telle globalisation sont d’une part la surabondance et le gaspillage sur des marchés solvables de produits bon marché dans les pays du Nord, et d’autre part la pénurie et la famine dans les pays pauvres, qui sont majoritaires dans le monde. La tendance, favorable aux grands exportateurs, s’amplifiera avec les accords de libéralisation du commerce agricole en cours de négociation, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou entre l’UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.

Cette industrialisation globalisée, forcenée, pèse aussi lourdement sur la production agricole dans nos pays. L’agriculteur doit sans cesse être plus compétitif. Il doit s’agrandir ou consacrer une part de son activité à des activités comme le tourisme à la ferme, note Kesteloot. L’attention au développement d’une production de qualité, respectueuse de l’environnement, de la biodiversité et des conditions de travail ne peut donc que diminuer. Et la politique agricole commune de l’Union européenne renforce encore ce modèle industriel. Bilan : une crise sociale, avec une ferme qui disparaît toutes les trente secondes dans l’UE des Vingt-Sept, selon le porte-parole de la PFSA. Les petites exploitations se font absorber par les grosses.

Au bout de la chaîne, le consommateur n’est pas toujours conscient de ces bouleversements. Pourtant, la production industrielle a poussé les prix du blé à la baisse tandis que celui du pain augmentait : tout bénéfice pour les intermédiaires et l’agrobusiness ! Dans les rayons de leurs supermarchés, les ménages trouvent des fraises toute l’année, des pommes de Nouvelle-Zélande plutôt que des jonagolds [variété de pomme couramment cultivée en Belgique], des aubergines toutes identiques comme si elles avaient été clonées, ou de la viande exotique. La part de l’alimentation dans le budget familial a fortement diminué ces dernières décennies. Face à cette banalisation de la nourriture, qui sait ce que cachent les étiquettes ou comment ces aliments ont été produits et acheminés vers nos étals ?

 

Jean-François Munster & Philippe Régnier pour Le Soir (Belgique), le 26-04-2007 (Publié sur internet le 25-04-2007 ) - A consulter sur : http://www.infosdelaplanete.org

 

 

- A voir les films "We feed the world", d'Erwin Wagenhofer et "Notre pain quotidien", de Nikolaus Geyrhalter

 

- Etre informé étant indispensable mais en aucun cas suffisant, il faut AGIR. Vous pouvez immédiatement mettre en œuvre des modifications dans votre manière de faire. Pour cela, n'hésitez pas à consulter les "ACTIONS A MENER"…

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article