Réchauffement du Grand Nord québécois
Les pires scénarios envisagés par les spécialistes du réchauffement climatique sont déjà en train de se concrétiser dans le Grand Nord québécois, comme a pu le constater une équipe du Journal de Montréal qui y a accompagné des scientifiques sur le terrain. Portrait d'un paradis blanc en état d'alerte.
«Nous savions tous que ça allait arriver, mais franchement, moi je ne pensais pas voir ça de mon vivant», lance Michel Allard, spécialiste du sol arctique pour le centre d'études nordiques de l'université Laval basé à Kuujjuarapik. En quelques années à peine, la température moyenne au Nunavik a augmenté de trois degrés. Un record à l'échelle planétaire.
Le sol s'est lui aussi réchauffé de près de deux degrés, faisant fondre le pergélisol sur lequel est bâtie la majorité des infrastructures.
À Kuujjuarapik, sur la côte est de la baie d'Hudson, les Cris ont observé pour la première fois cet hiver des craquements dans le sol assez importants pour faire trembler les maisons.
Plusieurs villages sont en péril à cause de ce dégel, d'autres ont connu des glissements de terrain importants et des relocalisations. Même les aéroports, construits sur du pergélisol, s'enlisent tranquillement, obligeant le ministère des Transports à suivre la situation de très près.
LA CANICULE AU NUNAVIK
L'hiver arrive plus tardivement, il est plus chaud et raccourcit de saison en saison. Cette année à Noël et même en janvier, il pleuvait. En plein mois de février, alors qu'il fait généralement trop froid pour qu'il y ait des précipitations de neige, on constate des accumulations sans précédent. Avril, le traditionnel «mois de la neige», est devenu celui de la pluie.
Les extrêmes météorologiques sont plus fréquents. Ces dernières années, le Nunavik a connu ses premiers épisodes de canicule estivale avec des records frôlant les 38 degrés
Au point que l'air climatisé a fait son apparition dans les modestes maisons de Kuujjuarapik il y a deux ans. Étonnant lorsqu'on sait que dans les années 1990, il neigeait parfois en juin.
«La nature nous parle et ce qu'on voit fait peur», laisse échapper Alec Tuckatuck, homme d'affaires et chasseur inuit.
FONTE DES GLACES
Partout en Arctique, la glace de mer fond à un rythme fulgurant. Sur la baie d'Hudson dans le Grand Nord québécois, les randonnées en motoneige deviennent hasardeuses. La glace prend plus tard, elle est plus mince et disparaît beaucoup plus tôt au printemps. Les glaces d'été, qui perduraient jusqu'en juillet, sont de l'histoire ancienne. Et les accidents, parfois mortels, se multiplient.
«Avant, on ne se posait pas de questions sur la solidité de la glace, mais maintenant, il n'est pas rare de traverser des parties en slush et on commence à avoir peur», déplore Alik Niviaxiu, qui travaille avec les chasseurs d'Umiujaq.
Et ces grands observateurs de la nature ne sont pas au bout de leurs surprises.
La ligne nordique des arbres se modifie, les feux de forêt sont plus fréquents et de plus en plus d'arbustes s'implantent dans des régions jusqu'alors hostiles.
NOUVELLES ESPECES ANIMALES
Parallèlement, ils constatent l'arrivée de nouvelles espèces animales encore jamais vues dans leur coin de pays : des merles d'Amérique, tourterelles tristes, pigeons, colibris, porcs-épics, mouffettes. Dans certains villages, on n'a même pas de nom inuit pour ces nouveaux venus.
Ils sont envahis par de nouvelles formes d'insectes et une campagne de santé publique sur le virus du Nil a même vu le jour ces derniers mois.
Les grandes oies des neiges changent leurs périodes migratoires, les caribous sont malades, les renards roux et les orignaux, suivis des loups, franchissent des limites nordiques jamais atteintes. Et les ours polaires, qui perdent leurs banquises, gagnent la côte et deviennent menaçants parce qu'affamés.
Les pêcheurs n'arrivent plus à prendre leurs quotas de baleines et la traditionnelle chasse aux phoques se fait désormais plus souvent en canot qu'en motoneige.
«Tout change tellement vite, on essaie de s'adapter et parfois, ce n'est pas si mal, concède Alec Tuckatuck. Mais on n'est pas au bout de nos peines!»
Article : "Nos scientifiques sont inquiets comme jamais" (Journal de Montréal), par Jessica Nadeau le 24 février 2007
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