Lettre publique d'un solidaire de Calais

Publié le par Pierre Falk


Pierre Falk, solidaire plus que militant, a fait l'objet de plusieurs gardes-à-vue (la dernière en date remonte au 25 février 2009, jour de l'arrestation de Monique Pouille de Norrent-Fontes) et de plusieurs perquisitions être jamais poursuivi. Il est omniprésent aux côtés des exilés du Calaisis : participation aux distributions de nourriture, hébergements nombreux à son domicile, convoyages, etc.

Il fait circuler une lettre publique dans laquelle il s'explique et annonce sa détermination à continuer quoi qu'il en coûte



Boulogne-sur-Mer, le 18 Mars 2009

 



DESOBEIDELINQUANCE : UN POINT DE VUE, UNE HISTOIRE PERSONNELLE



A la limite, je n'ai pas forcément grand-chose à dire ni à justifier. C'est ainsi et pas autrement, je ne suis pas sûr d'avoir raison, mais ma vie et ma participation à la marche du monde sont ainsi. Et tant pis ou tant mieux si je suis en dehors des clous, le monde et ce qui le régit doivent changer. Je ne me considère pas comme au dessus des lois, mais je pense qu'elles peuvent être éventuellement transgressées.


Je ne me considère pas comme un Juste, un Militant, un Humanitaire, un Droit-de-l'Hommiste ou je ne sais quoi encore...Je ne suis pas croyant, je ne demande aucune louange, je n'agis pas par pitié ou Bon Sentiment, je ne suis pas l'Honneur de la France, je ne tire aucune fierté ni profit de ce que je fais, je mets même un point d'honneur à ne jamais demander aucune P.A.F[1].   Juste un humain sur la Terre qui a un peu plus de chance que celles et ceux, tout près, qu' il lui est possible de rencontrer...essayant d'être là, attentif et «attentionné», préoccupé d'essayer de remettre du sens dans ce monde qui marche sur la tête justement parce qu'il a perdu le sens et le centre de ce qui est essentiel....Alors OUI, parmi d'autres choses, depuis plus de 6 ans, j'essaie d'aider autant que se peut des personnes, d'autres citoyens du monde à survivre un peu mieux momentanément en les hébergeant et en faisant tourner ma vieille machine à laver par exemple.


 Ma petite maison (« This House is your Home ») est un temps de pause et de repos où des choses ELEMENTAIRES et VITALES sont possibles :


- S'asseoir à une table pour manger,

- Dormir son content dans du linge frais,

- Se laver, se doucher, aller aux toilettes,

- Prendre soin de soi, se coiffer, se maquiller, se raser,

- Etre protégé de la pluie, du froid, de l'angoisse et du stress quasi-permanents,

- Regarder des mappemondes, échanger des informations,

- Parler, rencontrer, (se) dire, créer du lien,

- Cuisiner, jouer, rire ...


Pour ces quelques moments de vie volés à l'adversité, je ne me considère pas comme un délinquant, peut être comme un désobéissant, et eux, je ne les considère pas comme des sans-papiers, encore moins comme des délinquants. OK, ce sont des illégaux, des irréguliers, mais avant tout des migrants qui n'ont pas d'autre choix que de fuir des pays en guerre, liberticides ou ravagés par des crises économiques endémiques en rêvant d'une vie meilleure :«What else shall I do ?». Après des traversées de terres, de déserts, de mers pour le moins très difficiles que l'on ne souhaiterait à personne, ils-elles arrivent ici dans cet espèce de cul-de-sac tenant du cul-de-basse-fosse...Ils y stagnent plusieurs semaines, voire plusieurs mois dans des conditions de vie que là aussi on ne souhaiterait à personne.( Imaginez-vous, essayez de ressentir : ne pas vous être douché depuis plus de 2 mois). Ils essaient  de se frayer un passage dans la nasse, de trouver une faille dans la FORTERESSE EUROPE.... Alors oui c'est vrai, il y a des arnaqueurs, des gens peu fréquentables, des mafias qui prospèrent sur leur dos, un système généré par l'argent-roi, mais aussi l'immense fracture Nord-Sud, l'absence de politique migratoire ouverte, digne, respectueuse, l'hypocrisie anglaise, la nôtre. Il y a aussi, et je tiens à le dire, des «fermeurs de portes» humains et corrects. S'il n' y avait rien, ce serait le désespoir, ces méthodes sont en quelque sorte un mal nécessaire.


Par ailleurs je ne m'associe pas vraiment à cette façon  exagérée, disproportionnée (mais qui  finalement peut être productive) de crier haro sur le baudet, d'hurler à la milice ou au Fascisme, d'oser des comparaisons qui n'ont pas lieu d'être. Ma garde à vue, celle-là et les précédentes, s'est bien passée, j'ai eu affaire à une police correcte, qui fait le travail qu'on lui demande de faire, à des interrogatoires courtois et professionnels. Peut être cette bienséance est-elle due au fait que je sois en situation régulière, citoyen européen, blanc, normal quoi...M'agacent juste un peu les petits sourires narquois : « Ah monsieur l'humaniste, vous êtes un doux rêveur, le monde est ce qu'il est et vous ne pourrez rien y changer »). Mais me révoltent et m'atteignent toujours avec force des pratiques INDIGNES, INADMISSIBLES, INJUSTIFIABLES ! : Que penser de ce que l'on cherche en relâchant un migrant dans une jungle  « ennemie », faits qui semblent se produire ces jours-ci ?!   


Face à ce qui nous est  reproché, à nous, bénévoles (la solidarité ? la complicité ?), nous mettre sous écoute téléphonique, sous surveillance, mettre en route de telles procédures intimidatoires, coûteuses qui plus est, ne servent pas à grand-chose. Face à  la moquerie, à la fatalité, à une certaine forme de « barbarie », eh bien, moi je crois que SI !  Ces petits gestes et gouttes d'eau, les miennes et celles de milliers d'autres (celles par exemple de ces Mamies qui tricotent des bonnets) sont bienvenus et gênent l'avance du Barbelé !  YES WE CAN : avançons, nous n'avons pas encore tout perdu de ce qui nous fait grandir.


Tout en ne le criant par sur les toits, je sais ce que je fais et je saurai quoi répondre si l'on venait m'interpeller à nouveau. Tout en essayant de mettre un bémol, si jamais l'occasion de croiser le chemin d'une jeune femme voulant se refaire une beauté ou d'un homme à la jambe cassée (si mes finances me le permettent, ce qui est très loin d'être le cas), ma maison restera ouverte. A tout ce peuple sans manteau ni paroles (son malheur le savez-vous a aussi notre visage), mon entraide restera acquise.


« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », comme le dit le slogan

« Ventre affamé n'a pas de papiers », comme le dit le proverbe

« Tout toujours du Monde est à remailler », comme le dit le poète



PS

Je fais partie du CSUR dans lequel je me reconnais mais j'agis plutôt seul en « électron libre », tout en essayant de ne pas compromettre tout le bien-fondé et la validité de son positionnement et de son combat. Par ailleurs, et ceci me semble lié, je suis adhérent des AMIS DE LA TERRE, j'ai une carte de membre de la CIMADE, je suis d'assez près ce que peut faire FORUM REFUGIES. Et souscris volontiers au manifeste « STAY.HUMAN.ORG »....Quoiqu'il puisse en paraître à la lecture de ce texte, je n'ai pas la Grosse Tête et j'essaie de ne pas me prendre trop au sérieux.

 

 

 

 

 

 

 

A VOIR sur ce sujet, le film de Philippe Lioret :

WELCOME


 

 

Et celui d'Agnès Fouilleux :

 

Un aller simple pour Maoré

 

 

A LIRE :

 

Si vous voulez connaître le système bien organisé, voire maffieux qui utilise les immigrés dont la plupart sans papiers dans notre région du Vaucluse, dans les bouches du Rhône, en Espagne et au Maroc.
C¹est un travail journalistique, à partir d¹enquêtes sur le terrain et d¹interwiers, qui dénonce les mécanismes de l¹exploitation humaine et les ravages de la culture intensive à base de pesticides que nous retrouvons dans nos super marché.

 

Les nouveaux esclaves du capitalisme de Patrick Herman au Diable Vauvert.

 



 

 

A REJOINDRE, pour participer à des actions d'aide partout en France, les membres de l'association RESF (http://www.educationsansfrontieres.org/)

 



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Publié dans SOCIETE et Justice

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