La négation de l'holocauste et le silence de ceux qui savent

Publié le par John PILGER

 


Dans un article du New Statesman, John Pilger, fort de son expérience après les 40 années passées à faire des reportages au Moyen Orient, décrit le "pourquoi" de l'attaque sanglante perpétrée par Israël sur les populations assiégées de Gaza - une attaque qui a peu à voir avec le Hamas et le droit d'Israël à exister.



"Lorsque la vérité est remplacée par le silence" a déclaré le dissident soviétique Yevgeny Yevtushenko, "le silence devient un mensonge".


Peut-être le silence est-il rompu sur Gaza. Les linges dans lesquels sont enveloppés les enfants assassinés, recouverts de vert, ainsi que les caisses contenant leurs parents disloqués et les cris de douleur et de rage de la population dans ce camp de la mort au bord de la mer, sont largement diffusés sur Al-Jazeera et YouTube, et peuvent même être entraperçus sur la BBC. Mais l'incorrigible poète russe ne parlait pas de ces événements éphémères que nous appelons "informations" ; il demandait pourquoi ceux qui connaissaient le pourquoi n'en ont jamais parlé et, de fait, l'ont nié. Parmi les intellectuels anglo-saxons, cette attitude est particulièrement frappante. Ce sont eux qui détiennent les clés de ces grands entrepôts de la connaissance : ces historiographies et ces archives qui nous amènent au pourquoi des choses.

Ils savent que l'horreur qui tombe sur Gaza n'a pas grand-chose à voir avec le Hamas, ou, plus absurde encore, le "droit d'Israël à exister". Ils savent que c'est l'inverse qui est vrai : que le droit à exister de la Palestine a été aboli il y a soixante ans, et que l'expulsion, et, si nécessaire, l'extinction des populations autochtones étaient planifiées et mises en oeuvre par les fondateurs d'Israël. Ils savent que l'ignoble "Plan D" a conduit au dépeuplement meurtrier de 369 villes et villages palestiniens par la Haganah (l'armée juive") et que d'un massacre à l'autre, les endroits comme Deir Yassin, al-Dawayima, Eilaboun, Jish, Ramle and Lydda sont aujourd'hui synonymes d'"épuration ethnique" dans les archives officielles. Quand David Ben Gourion, le premier Premier ministre d'Israël, est arrivé sur le lieu du carnage, un général, Yigal Allon, lui a demandé : "Que faisons-nous des Arabes ?", Ben Gourion, selon l'historien israélien, Benny Morris, a répondu d'un geste brusque et expéditif de la main : "Expulsez-les !".

L'ordre d'expulser toute une population "sans considération de l'âge", avait été signé par Isaac Rabin, futur premier ministre salué par le monde entier comme "artisan de la paix" grâce à la plus efficace des propagandes. (...)


Toutes les "guerres" qu'Israël a menées par la suite avaient le même objectif : l'expulsion des populations autochtones et l'appropriation de toujours plus de terres. Le mensonge de David et Goliath, de la victime perpétuelle, a atteint son apogée en 1967 quand la propagande est devenue vertu outragée qui prétendait que c'étaient les états arabes qui avaient commencé. Depuis lors, la plupart de ceux qui disent la vérité comme Avi Schlaim, Noam Chomsky, feue Tanya Reinhart, Neve Gordon, Tom Segev, Yuri Avnery, Ilan Pappe et Norman Finklestein en ont abondamment parlé, ainsi que d'autres mythes, mettant en lumière un état vidé de toute les traditions humanistes du judaïsme, dont le militarisme implacable est la somme de l'idéologie expansionniste, raciste et sans loi, appelée sionisme. Le 2 janvier dernier, l'historien israélien Ilan Pappé, écrivait : "Même les crimes les plus abominables semble-t-il, comme le génocide à Gaza, sont traités comme des événements isolés, sans rapport avec d'autres qui se sont produits dans le passé, ni avec une quelconque idéologie. De même que le système d'apartheid témoignait de la politique oppressive du gouvernement d'Afrique du Sud, cette idéologie (sous sa forme plus consensuelle et simpliste) a permis à tous les gouvernements israéliens, passés et présents, de déshumaniser les Palestiniens, où qu'ils se trouvent, et de s'acharner à les détruire. Les moyens employés variaient selon les époques et selon les endroits, comme les discours pour couvrir les atrocités. ... Mais il est clair qu'il s'agit d'un projet de génocide". (...)


Il s'est produit un incident étrangement similaire le 5 novembre dernier, où les forces spéciales israéliennes ont attaqué Gaza, tuant six personnes. Une fois encore, ils avaient leur "déclencheur" de propagande. Le cessez-le-feu, à l'initiative du gouvernement du Hamas et respecté par lui (qui avait fait incarcérer ceux qui avaient violé la trêve) était rompu par l'attaque israélienne et les lancers de roquettes artisanales sur ce qui avait autrefois été la Palestine avant que ses occupants arabes ne soient "épurés ethniquement". Le 23 décembre, le Hamas proposait un nouveau cessez-le-feu, mais il s'est avéré que la mascarade à laquelle s'était livré Israël n'avait d'autre but que cet assaut final imaginé, d'après le quotidien israélien Haaretz, six mois auparavant. (...)


En fait, la véritable menace que représente le Hamas c'est qu'il est le seul exemple de gouvernement démocratiquement élu dans le monde arabe, et qu'il a tiré sa popularité de la résistance à l'oppresseur et au tortionnaire israélien. On en a eu la démonstration quand le Hamas a déjoué un coup d'état fomenté par la CIA en 2007, événement présenté par les médias occidentaux comme : " la prise de pouvoir du Hamas". De la même façon, le Hamas n'est jamais décrit comme un gouvernement, a fortiori élu démocratiquement. Et de même que sa proposition d'une trêve de dix ans n'est pas considérée comme la reconnaissance historique de la "réalité" d'Israël et le soutien à la solution à deux états à une seule condition : qu'Israël respecte les lois internationales et mette un terme à l'occupation illégale des territoires au-delà des frontières définies en 1967. Comme le démontre chaque vote annuel de l'Assemblée Générale de l'ONU, 99% des peuples de la planète approuvent cette résolution. Le 4 janvier, Miguel d'Escoto, président de l'Assemblée Générale (des Nations Unies), qualifiait l'attaque israélienne de "monstruosité" (**).

Quand cette monstruosité se sera finalement produite et que la population de Gaza aura été encore plus broyée, le Plan Dagan prévoit ce que Sharon avait appelé la "solution sur le modèle de 1948" (la destruction de toute autorité et tout leadership des Palestiniens suivie d'expulsions en masse vers des "cantonnements" de plus en plus petits pour finir peut-être en Jordanie. Cet anéantissement de la vie institutionnelle et éducative à Gaza est destiné à créer, d'après ce qu'a écrit Karma Nabulsi, l'exil des Palestiniens vers la Grande Bretagne, "une vision "Hobbesienne" d'une société démantelée : amputée, violente, impuissante, démolie, domptée ... Regardez l'Irak aujourd'hui : c'est ce que Sharon avait en réserve pour nous, et il y est presque parvenu".

Le professeur Dahlia Wasfi a écrit sur la Palestine. Sa mère est juive et son père irakien musulman. "La négation de l'holocauste est antisémite", a-t-elle écrit le 31 décembre. "Mais je ne parle pas de la Seconde Guerre Mondiale, ni de Mahmoud Ahmedinijad (le président iranien), ni des juifs ashkénazes. Ce dont je parle, c'est de l'holocauste qui se déroule actuellement sous nos yeux et dont nous sommes responsables à Gaza aujourd'hui et en Palestine depuis ces 60 dernières années ... Dans la mesure où les Arabes sont des sémites, la politique USA-Israël ne peut pas être plus antisémite que cela." Elle cite Rachel Corrie , la jeune Américaine qui s'était rendue en Palestine pour défendre les Palestiniens et qui a été écrasée par un bulldozer israélien. "Je me trouve au beau milieu d'un génocide" avait-elle écrit, "que je cautionne moi-même indirectement et pour lequel mon gouvernement est largement responsable". (...)


Si c'est une évolution normale, notre société civilisée est bien diminuée. Car ce qui se passe à Gaza est à un tournant de notre époque où, soit par notre silence nous accorderons l'impunité à des criminels de guerre en procédant à des contorsions de notre intelligence et de notre moralité personnelles, soit nous trouverons la force de protester. Pour le moment, je préfère garder en mémoire mes propres souvenirs de Gaza : le courage et la résistance de toute une population et de sa "lumineuse humanité", comme l'a décrite Karma Nabulsi. (...)


John PILGER (http://www.johnpilger.com)


Intégralité de l'article, le 14 janvier 2009 sur : http://www.legrandsoir.info/

 

 

 

 

A LIRE :

 

"Comment fut inventé le peupe juif", de Shlomo Sand  (Fayard - 2008)


Publicité

Publié dans SOCIETE et Justice

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article