Chaque année, la récolte de céréales destinée à la seule production de fuel à l’éthanol pour les véhicules aux Etats-Unis connaît une croissance atteignant une moyenne de près de 7 millions de tonnes, avec une hausse de 2 millions de tonnes en 2001 et de 14 millions en 2006.
On assiste aujourd’hui à une explosion de la quantité de céréales utilisée pour la production de carburant. Son investissement, basé sur la production de ces céréales, autrefois dépendante d’aides gouvernementales, est maintenant décidée par le pétrole.
L'ESSOR DE L'ETHANOL
Selon le prix courant de l’éthanol, équivalant à deux fois son coût de production, la conversion de matières premières agricoles en carburant pour automobiles est devenue très profitable.
Aux Etats-Unis, cela signifie que l’investissement dans les distilleries de carburant éthanol est contrôlé par le marché et non par le gouvernement.
De plus, les énormes profits réalisés par la transformation du maïs en éthanol ont automatiquement entraîné l’inauguration de nouvelles distilleries au cours des derniers mois.
Concrètement, les rapports du World Éthanol and Biofuels, publié deux fois par semaine par FO Litch, font état du lancement de 54 distilleries d’éthanol dans le pays, entre le 25 octobre 2005 et le 24 octobre 2006. De novembre 2005 à juin 2006, on recense l’inauguration d’une nouvelle usine tous les neuf jours. Entre juillet et septembre 2006, on en compte une tous les cinq jours. Enfin en octobre 2006, la fréquence est passée à une distillerie tous les trois jours.
Sur une période de construction type de 14 mois, toutes devraient être mises en marche d’ici la fin de l’année. L’ensemble de ces usines, réunies avec une capacité de production de 4 milliards de gallons d’éthanol par an, consommeront 39 millions de tonnes annuelles de céréales, essentiellement du maïs.
D'IMPORTANTES DEMANDES
Étant donné qu’il faut plusieurs mois à une société pour décider de la construction d’une distillerie, choisir un site, acheter le terrain, acquérir les permis nécessaires et monter le financement, les effets de la hausse des prix du pétrole à la suite du cyclone Katrina se font ressentir par ces nouvelles construction au cours des derniers mois.
Afin de calculer la quantité de céréales entrant dans la composition de l’éthanol, il convient de partir des 41 millions de tonnes de la récolte 2005 qui ont été utilisées à la production de cette substance, et d’y ajouter 39 millions de tonnes pour le lancement de nouvelles usines, et un total de 80 millions de tonnes de maïs.
Et ceci ne comprend pas la quantité de céréales requise pour l’expansion de nombreuses usine existante. Et n’implique pas non plus les nombreuses distilleries d’éthanol à base de céréales situées dans d’autres pays, notamment en Europe et en Chine.
Mais l’avenir semble incertain. Dans une telle configuration, les prochaines distilleries pourraient facilement absorber une quantité supplémentaire de 40 millions de tonnes de grains.
De combien va t-il falloir accroître la récolte en vue d’éviter une nouvelle baisse des stocks ?
Pour faire face au déficit 2006, il fallait d’ors et déjà l’accroître de 73 millions de tonnes.
DE FORTES ATTENTES
De plus, il ne faut pas oublier les 24 millions de tonnes en plus, pour couvrir la croissance annuelle estimée des besoins en matière de nourriture pour l’Homme et le bétail.
Si on ajoute alors 39 millions pour approvisionner les 54 nouvelles distilleries mentionnées plus haut rien que pour les Etats-Unis, on assiste à une augmentation de la demande de 136 millions de tonnes de céréales supplémentaires issues de la récolte 2007. Et ce, afin d’éviter une baisse ultérieure des stocks.
L’augmentation de la récolte mondiale de céréale a atteint une moyenne de 20 millions de tonnes par an depuis 2000. Pourtant une telle hausse cette année a très peu de chances de se produire, même avec des prix élevés incitatifs.
PENURIES EN PREVISION
Au-delà de ça, les fermiers doivent faire face aux importantes pénuries en terme d’irrigation et à la perspective de vagues de chaleur de plus en plus fortes étant donnés les changements climatiques et l’indéniable hausse des températures. Une concurrence accrue par rapport aux récoltes de maïs est déjà en train de faire grimper les prix.
Dans certains états producteurs de maïs comme l’Iowa, l’Indiana et le Dakota du sud, l’achèvement des usines en construction et celles à venir ainsi que les besoins en distillerie absorberaient l’intégralité de la récolte de maïs des Etats-Unis.
REACTION EN CHAINE
La concurrence locale entre les nouvelles distilleries et de plus en plus de feedlots traditionnels (parcs d’engraissement intensifs de bovins), de laiteries et de producteurs de viande de porc, de volailles et d’œufs, pourrait être très importante.
Les céréales de distilleries, composées pour la plupart de fibres et de protéines et ne contenant que peu d’énergie, sont cependant bien mieux adaptées à l’alimentation quotidienne du bétail, doté d’un système digestif qui lui est propre, qu’à celle des porcs ou des volailles.
Les pays importateurs de maïs tels que le Japon, l’Égypte et le Mexique craignent qu’une réduction probable des exportations de maïs états-unien, représentant 70% des exportations mondiales, puisse mettre en difficulté leurs propres industries de bétail et de volailles.
LES BESOINS EN CEREALES
Dans certains pays exportateurs de l’Afrique sub-saharienne comme au Mexique, le maïs sert de nourriture au bétail dans les étables. Dans un tout autre registre, aux Etats-Unis il sert à la fabrication d’adoucissants pour boissons non alcoolisées ou à celle de céréales pour le petit déjeuner. Mais la majorité des céréales est consommée de manière indirecte.
En effet, le lait, les œufs, le fromage, le poulet, le bœuf haché, les glaces et les yaourts se trouvant typiquement dans les réfrigérateurs, sont tous produits grâce au maïs. Hélas, les prix de ces produits sont également affectés par le prix du maïs.
Et les tarifs du blé et du maïs ont très rapidement augmenté de plus d’un tiers au cours des mois passés. Leurs marchés à terme sont en train de négocier une hausse sur dix ans.
Avec les stocks de maïs au plus bas niveau et une demande de plus en plus importante, les prix de cette céréale semblent partis pour atteindre des hausses historiques. Ceux du blé et du riz devraient vraisemblablement suivre cette augmentation.
Vers la fin de l’année 2007, la concurrence prévue entre 800 millions d’automobilistes qui veulent continuer d’utiliser leurs véhicules, et deux milliards de pauvres dans le monde qui aspirent à la survie, sera l’un des principaux sujets d’actualité.
DE FUTURES REVOLTES PAR RAPPORT A LA NOURRITURE ?
Si les prix du grain subissent une réelle augmentation, les révoltes quant à la nourriture et l’instabilité politique dans les pays à faible revenu, importateurs de céréales tels que l’Indonésie, le Nigeria, le Mexique et bien d’autres, pourraient perturber le progrès économique global.
Et ce choc entre deux mondes différents se produira alors que 854 millions de personnes souffrent de famine et de malnutrition sur cette planète, et que 24 000 d’entre elles, surtout des enfants, meurent chaque jour.
LES ETATS-UNIS ONT LES CARTES EN MAIN
Le Millenium Development Project des Nations-Unies visant à réduire de moitié la proportion d’individus qui souffrent de la faim d’ici 2015, est donc sur le point d’échouer. Et il pourrait s’effondrer complètement face à la guerre pour l’automobile.
Car les efforts en vue de résoudre les problèmes liés à la dépendance états-unienne face à l’importation du pétrole engendrent encore un problème bien plus sérieux, qui semble cependant pouvoir être évité. En effet, le chiffre de 3% des fournitures en essence destinées aux automobilistes états-uniens, provenant maintenant de l’éthanol, pourrait être atteint en augmentant de 20% les standards d’efficacité du carburant pour les automobiles.
Concernant le problème nourriture contre carburant, le monde semble avoir besoin d’un leadership, d’une stratégie pour faire face à cette concurrence.
En temps que producteurs et exportateurs céréaliers numéro un mondial, et également en temps que producteur leader en éthanol, les Etats-Unis ont toutes les cartes en main.
Lester Brown pour The Globalist, Le 23-11-2006 (Publié sur internet le 27-02-2007 )