Un après-midi au pays des droits de l’homme...
Nous avons appris samedi 15 décembre, dans l’après-midi, l’arrestation, lors d’un contrôle routier, d’un papa d’élèves de l’école Joliot Curie à Champigny. La police l’a emmené au centre de rétention du Mesnil Amelot, menottes aux poignets ! Il est convoqué le lundi 17 décembre à 13 heures 30, au tribunal administratif de Melun, pour statuer sur son arrêté de reconduite à la frontière (terme administratif pour expulsion !).
Nous décidons de l’accompagner à cinq collègues, pour le soutenir. C’est la première fois pour chacun d’entre nous… Et c’est édifiant… Terrifiant…
On arrive avec le papa, à 13 heures 20. On apprend qu’il va y avoir du retard, l’avocate commise d’office n’étant pas encore arrivée. Le papa n’a pas pu contacter d’avocat…
Arrivent petit à petit les personnes, douze pour cet après-midi, qui sont sous le coup d’un APRF. 3 sont accompagnées par la police, arrivées directement du centre de rétention du Mesnil Amelot (proche de l’aéroport de Roissy, c’est bien plus pratique…)
A 13 heures 55, la greffière avertit tout le monde : l’avocate commise d’office ne viendra pas, pour cause de grève illimitée ! La « présidente » du tribunal prend la parole et explique qu’il y a deux solutions :
- Soit les avocats présents acceptent de prendre les dossiers au pied levé (un dossier supplémentaire par avocat) et l’audience peut avoir lieu ;
- Soit les avocats refusent et, dans ce cas là, l’audience aura lieu de toute façon, car les affaires doivent être traitées dans les 72 heures, qu’il y a trop de dossier et qu’il est donc impossible de repousser l’audience !
Un ange passe… Ou plutôt un démon !!! On parle de justice ? De droits pour chaque justiciable ? D’égalité devant la loi ???
Les avocats demandent 5 minutes pour se concerter et reviennent rapidement : ils ont décidé de se répartir les dossiers et demandent un peu de temps pour prendre connaissance des situations et rencontrer leurs nouveaux « clients ». Décision qui nous a paru sage et responsable, même en tant que syndiqué (brisent-ils la grève de leurs confrères ? On s’en fout, c’est trop sérieux !)
Ca peut commencer…
Suivent alors douze vies égrenées dans le tribunal. 12 destins personnels et familiaux. 12 dossiers qui nous semblent solides tant les plaidoiries des avocats dénoncent des atteintes graves de la part des autorités françaises (les préfets), « non présents et non représentés ». De mémoire : atteintes graves à la dignité, violation des droits de l’homme et des enfants, violation de la Convention européenne sur le droit des personnes,… Je n’ai plus en tête les mots juridiques, mais c’est du sérieux pour un novice !
Certains sont en France depuis 20 ans (c’est le cas de notre « papa ») ; d’autres ont un titre de séjour italien ; un autre, kurde, est menacé de mort s’il retourne en Turquie ; un autre a pris 2 mois de prison ferme simplement parce qu’il est en situation irrégulière sur le sol français et a été attendu par la police à sa sortie de prison, direction le centre de rétention ; une autre jeune fille est aussi menacée si elle retourne au Gabon ; un autre, dans deux semaines, aura atteint les 10 ans de présence en France,….
Ca va vite… Un avocat joue les guignols : effets de manche, articulation extrême, pommade sur la « présidente »… C’est un con qui me fait honte et qui cherche à se caser sur une série policière de la « Une »!! Les autres sont plutôt bons, ont bossé leurs dossiers et parlent du côté humain de chaque affaire.
Pour notre « papa », le dossier est bien défendu et surtout assez inattaquable : il est en France depuis 20 ans et voyage beaucoup. Il a pu rentrer souvent légalement en France… Et il nécessite des soins… C’est le dernier a passer.
La « présidente » lève la séance et se retire pour délibérer avec… elle-même !! Toute seule, comme une grande ! Il parait que c’est la procédure légale…
Faut qu’on sorte, l’ambiance est lourde, plombée. Café, bière, grec,… Et attente… On discute avec un avocat et on se renseigne auprès des flics : que se passe t’il si l’arrêté est annulé, s’il est maintenu ? Et ils nous répondent honnêtement. Ils sont venus avec 3 personnes : si l’arrêté est maintenu, ils les ramènent directement au centre de rétention et les démarches pour un avion commencent. Si l’arrêté est annulé, ils accompagnent la personne hors du tribunal, lui redonnent ses affaires et… Bye bye Clara, tu peux rentrer chez toi !
Au bout d’une heure et demie, ça y est, on va savoir.
La « présidente » récite ses sanctions, comme un robot, sans aucun commentaire, sans état d’âme. Sur douze, neuf personnes voient leur arrêté maintenu, trois, dont « notre » papa, sont annulés ! Puis, elle se tire, tout de suite… Restent les quelques rires et, surtout, la douleur. Et là, des flics humains, qui expliquent, qui consolent. Un vieux flic nous lance, pas trop fort : « Je ne comprends plus rien à ce monde… » Nous non plus : d’habitude, les méchants, c’est eux… Mais ils font leur taf et ramènent 2 personnes en centre de rétention, parmi elles la jeune fille, en pleurs, perdue.
Pour trois gagnants, neuf perdants ! Ils perdent tout… Certains s’effondrent, tous sont dignes, parfois résignés, surtout abattus. Ils ont 24 heures pour faire appel…
Qui peut comprendre ça ? Qui peut accepter cette logique ?
Trois sur douze ! Une heure trente de délibéré, toute seule, pour décider de 12 familles ! Parodie de justice, au bon vouloir d’une seule. Indépendance de la justice ? Grosse question qui ne fait plus de doute dans mon esprit ! Faut faire du chiffre, alors faisons-en ! Elle a bien bossé… Tous les dossiers paraissaient solides. Tous étaient humains, dramatiquement humains ! Pour son délibéré, elle n’a plus parlé que de « dossier numéro tant… ». C’est plus facile, on oublie l’humain qui redevient un numéro. La justice ? C’est pas ça !!!
Quand je suis rentré chez moi, ma grande de 11 ans m’a sauté dans les bras en me remerciant d’avoir sauvé ce papa. Si seulement j’avais ce pouvoir… Si seulement l’humanité de cette enfant pouvait se retrouver chez certains adultes…
Eric Charles