Jeudi 30 novembre 2006 4 30 /11 /2006 11:38
le concept de decroissance

a - synthese

Débat

Né au sein des mouvements altermondialistes et écologiques, le mouvement de la décroissance est de plus en plus médiatisé dans un contexte de pénurie énergétique imminente et de réchauffement climatique constamment annoncés. « Nouvelle tribu à la mode », comme l'a déclaré L'Express, ou idéologie alternative que les Verts de Dominique Voynet à Yves Cochet citent désormais dans leurs interventions ?

Les lieux et les dates

ü      25 août 2005 : Dominique Voynet déclare dans Libération : « Ce que nous préconisons, c'est une mutation vers un modèle économique plus frugal. »

ü      7 juin au 3 juillet 2005 : Marche pour la décroissance entre Lyon et Nevers, avec la participation de José Bové, Albert Jacquard et Serge Latouche

ü      2004, à Lyon : lancement de La Décroissance, le mensuel de l'association lyonnaise Casseurs de pub. Création du Parti pour la décroissance.

ü      2004, à Paris : Nova Mag fait sa Une sur « Nous on vit avec moins »

ü      26 et 27 septembre 2003, à Lyon : premier Colloque français de la décroissance.

Les acteurs

Les « objecteurs de croissance » : une poignée de professeurs canadiens, français, italiens, suisses et espagnols, souvent critiqués dans leurs universités mêmes. Si beaucoup sont macro-économistes, il y a aussi des militants issus de Greenpeace, des partis Verts européens, du mouvement Attac, ou encore les lecteurs de La Décroissance, de la revue écologiste Silence et du trimestriel L'Ecologiste. Il s'agit d'un mouvement encore très minoritaire (quelque 150 000 personnes en France, d'après le chercheur-professeur en sciences politiques Paul Ariès, le porte-parole des décroissants), mais qui fait de plus en plus parler de lui. (Ecouter son interview exclusive).

Le concept

La décroissance n'est pas une idée nouvelle : dès le début des années 1980, Alain Caillé et ses anti-utilitaristes étaient très proches de cette idéologie. Mais le fondateur, le premier à employer le terme « décroissance » au début des années 1970 (une vingtaine d'années avant l'émergence du développement durable), c'est l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen. Ses idées ont trouvé un écho dans de nombreux pays, sous des termes différents : au Québec on parle de « simplicité volontaire », aux Etats-Unis, il est question de « simple living » ; en Hollande, de « sustainable lifestyle » ; en France, de « décroissance »...

"La décroissance, soit le projet d'une économie produisant et consommant toujours moins de richesses, est en lice pour devenir le concept nodal qui faisait jusqu'ici défaut aux écologistes et aux altermondialistes des pays riches."

Matthieu Auzanneau, journaliste, Le Monde du 25 Mai 2005

La querelle entre décroissants et défenseurs du développement durable

Une vive polémique oppose les «objecteurs de croissance» et les tenants du «développement durable». Les premiers vont jusqu'à dénoncer l'association même des mots «développement» et «durable» : pour eux c'est un oxymoron. Le développement ne peut être durable, puisque la croissance mène à la perte de l?humanité.

Critique du développement durable par les décroissants

Une illusion

Pour Raphaëlle Gauthier, responsable des relations internationales au sein du Réseau Action Climat France, c'est même « une illusion dangereuse de croire que les pays riches seront capables de produire beaucoup moins de gaz à effet de serre sans restreindre leur activité économique ».

Une notion utile aux multinationales

Si les «objecteurs de croissance» prônent une rupture radicale avec le mode de vie actuel, les tenants du développement durable, défendent, eux, la croissance, à condition qu'elle soit respectueuse des générations futures. Question : le développement durable, qui vise à réconcilier croissance et écologie, érigé en doctrine officielle des Nations unies, est-il assez radical pour sauver la planète ? Les objecteurs de croissance en doutent fort : les multinationales font un usage marketing intensif du développement durable, pour produire toujours plus mais de manière « écologiquement soutenable ».

 

"Le concept de développement durable est une drôle d'invention. Il vise à sauvegarder les conditions de la vie sur la planète et à promouvoir tous les êtres humains, tout en donnant aux plus grands pollueurs le moyen d?afficher des engagements verbaux de pure circonstance en faveur de l'écologie et aux pires destructeurs des systèmes sociaux, l'occasion d'offrir un visage de bienfaiteurs de l'humanité."

Jean-Marie Harribey, économiste, université Bordeaux-IV, dans L'Humanité du 16 juin 2004


Une rustine plutôt qu'une analyse

Les objecteurs de croissance travaillent en amont, tandis que les défenseurs du développement durable sont en aval et tentent de réparer les dégâts de la croissance. Pourtant, qu'il faille faire rapidement décroître la consommation d?énergies fossiles et de matières premières, les partisans sérieux du développement durable en sont eux aussi convaincus. Mais la manière d'y arriver (une meilleure conception des produits et du recyclage...) est vivement critiquée par les partisans de la décroissance. Car pour que ces mesures soient efficaces, il faudrait des investissements à long terme, chose qui, dans une économie caractérisée par la rentabilité à court terme, est peu probable.

 

Par exemple, les "objecteurs de croissance" dénoncent « l'effet rebond » du développement durable :

ü      Innovation : voitures qui consomment moins.

ü      Gains d'efficacité : moins de frais d?essence.

ü      Effets du développement durable : trajets plus grands grâce à l'argent économisé. Selon eux, quand on accroît l'écoefficience d'un produit, ses usages se développent et, du coup, sa consommation globale ne diminue pas.

Critique de la décroissance par les partisans du développement durable

"La décroissance, c'est un discours de repus défaitistes."

Pierre Radanne, ancien directeur de l'ADEME

Critique politique : juste un discours ?

Les défenseurs du développement durable ne se lassent pas de pointer les lacunes et contradictions de la décroissance. « Pas d'urbanistes, ni de sociologues spécialistes du travail, ni encore moins de politiciens dans leurs rangs », relève Matthieu Auzanneau dans Transfert.net. L'absence de validation pratique de l'approche de la décroissance conduit souvent les orateurs dans un flou artistique. »

Critique économique

Auzanneau poursuit sa critique par la condamnation d'une autre proposition des « objecteurs de croissance ». Il cite et commente
Serge Latouche, professeur d'économie à l'université Paris XI qui affirme, par exemple, qu'une « réduction féroce du temps de travail » s'impose : « Pas plus de deux heures par jour ». Et il conclut que celui-ci se prononce contre l'énergie nucléaire, sans pour autant expliquer comment préserver le fonctionnement d'infrastructures vitales (distribution d'eau, chauffage, alimentation, etc.) quand la population ne travaille presque plus.

Dans un hors série d'Alternatives Economiques, son rédacteur en chef Guillaume Duval souligne par ailleurs que toute production n'est pas forcément polluante ou dégradante. La croissance du PIB est de plus en plus liée à celle des activités de services, peu polluantes et consommant peu de matières premières. « Si on devait s'engager sur le chemin de la décroissance, il est probable que ce serait la part socialisée de l'économie qui décroîtrait la première. C'est en tout cas l'expérience qu'on peut tirer des menaces que fait peser, sur le niveau de la protection sociale, la croissance très lente que connaît l'Europe depuis vingt ans. »

Critique géopolitique

Autre question fondamentale soulevée par la décroissance : faut-il aussi demander aux pays en voie de développement de « décroître », alors quils n'ont pas encore atteint un niveau de vie suffisant ? La réponse des "objecteurs de croissance" est la « décroissance sélective », qui concernerait seulement les pays industrialisés. Réponse insuffisante et qui divise les sympathisants d'ATTAC : « Il n'est pas en effet possible de prôner la décroissance aux pays en voie de développement. De toute façon, même une baisse significative de la croissance dans les pays riches ne changerait rien aux défis posés », peut-on lire sur le site du mouvement altermondialiste.

Question

Lorsque les partisans du développement durable parlent de grave crise économique et sociale, les « objecteurs de croissance » rétorquent que nous vivons une crise de civilisation et prônent une « révolution dans la conscience des citoyens ». Mais si la situation est aussi urgente qu'ils la jugent, le changement de mentalité et ses applications risquent de prendre des années. La décroissance ne frôle-t-elle pas l'utopie ? Partant de ce constat, ne faut-il pas considérer le développement durable comme une amorce d'un changement de trajectoire ?


b - Historique

Le père spirituel des objecteurs de croissance s?appelle Nicholas Georgescu-Roegen

 

Mathématicien et économiste roumain, Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) fut le théoricien de la « bioéconomie », qui vise à reconcilier écologie et économie en instaurant un « droit d'usure » de la nature. Son postulat : il ne faut pas confondre développement et croissance. Pour lui, une croissance matérielle sans limites ne peut que se solder par une dégradation inéluctable, suite à leur usage, des ressources naturelles. Impossible donc de résoudre les problèmes environnementaux par le seul progrès scientifique et technologique. La décroissance est l'unique solution.
Un des principaux dissidents de la science économique de l'Occident, Georgescu-Roegen meurt méconnu. Accusé de pessimisme excessif par les libéralistes, il fut pourtant l'un des rares économistes à inclure la « joie de vivre » dans ces concepts - d'après lui la véritable finalité de l'activité économique. Son livre le plus connu : The Entropy Law and the Economic Process.

D'autres influences :

L'économiste américain Kenneth Boulding (1910-1993) parlait dès les années 1960 d'« économie de cowboy » pour désigner notre façon de produire et de consommer comme si nous avions à notre disposition des ressources infinies et inaltérables. Son livre phare : L'économie du futur vaisseau spatial Terre" ("The Economics of the Coming Spaceship Earth"). La citation qui résume le mieux sa pensée : « Celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste. » Quarante ans plus tard, l'ONG WWF traduit la critique de Boulding par un agrégat statistique qui mesure l'emprise croissante de l'homme sur la nature : l'empreinte écologique, que l'on peut calculer en ligne. Boulding est mort optimiste, prédisant que l'aventure de la décroissance ne vient que de commencer.

 

Professeur d'économie et de sociologie à l'université de Paris 10 (Nanterre), Alain Caillé est le fondateur, en 1981, de la Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), qu'il dirige depuis. Sa critique de la vision économiste du monde rejoint celle des décroissants. « Jusque dans les années 70, les économistes réservaient l'usage de leurs modèles explicatifs à la seule étude des phénomènes de marché. Mais, à partir de cette période, la vision économiste sort de son lit. Des économistes d'un nouveau genre commencent à postuler qu'avec leur modèle on peut expliquer l'ensemble des actes sociaux - qu'il s'agisse de l'amour, des crimes, de la politique ou de la religion ... La science économique devient ainsi impérialiste. Plus surprenant : dans les mêmes années, les sociologues, les historiens, les philosophes, une partie des anthropologues, certains biologistes acceptent au bout du compte cette généralisation du modèle économique, même si cela s'effectue selon des modalités très variables. » (Interview d'Alain Caillé dans Libération)


Développement durable

Le développement durable est apparu dans les instances de l'ONU avec le rapport Brundtland de 1987 qui admettait la faillite de notre gestion de l?environnement et le besoin d'une économie qui ne compromette pas la capacité des générations futures à répondre à leurs besoins. Le concept est issu du constat que la prospérité des pays du Nord s'est édifiée sur la destruction de nombreux écosystèmes ou sur leur pollution. Le développement durable est devenu enjeu officiel avec la Conférence de Rio en 1992, la signature des conventions sur le changement climatique et la biodiversité, l'adoption du programme d'action 21.

c - Acteurs de la décroissance

ü      Paul Ariès, chercheur et professeur, enseigne les Sciences politiques à l'université Lyon-II, auteur de Décroissance ou Barbarie, éd. Golias, 2005

ü      Serge Latouche, économiste, professeur de Sciences Economiques à l'Université de Paris XI, président de l'IEESDS, auteur de Survivre au développement, Mille et une nuits, 2004. Le principal théoricien en France de la décroissance.

ü      Jacques Grinevald, philosophe français, professeur à l'Institut d'études du développement de l'Université de Genève.

ü      Pierre Rabhi, paysan, écrivain, philosophe, auteur du Recours à la Terre, éd. Terre du ciel, 1999. Depuis plus de 40 ans, Pierre Rabhi enseigne à travers le monde l?agroécologie, une alternative concrète aux "impasses de la modernité".

ü      Majid Rahnema, diplomate et ancien ministre, auteur de Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes sud, Paris, 2003. Diplomate Majid Rahnema a représenté l'Iran à l'ONU. Après avoir été membre du Conseil exécutif de l'Unesco et représentant résident des Nations unies au Mali, il se consacre, depuis plus de vingt ans, aux problèmes de la pauvreté. Il enseigne à l'université de Claremont en Californie.

ü      François Schneider, docteur-chercheur écologue, "statisticien de chemin", initiateur de la "marche pour la décroissance.

ü      Claude Besson-Girard
Peintre et co-auteur de Decrescendo Cantabile : Petit manuel pour une décroissance harmonique
Son texte explore l'idée selon laquelle la poésie, et uniquement elle, peut restituer le désir de sens occulté par le culte des biens, symptomatique des sociétés enrichies. La réflexion est esthétique, la visée humaniste. Il s'agit de rétablir la dimension poétique de l'existence humaine en substituant aux visées totalitaires de l'option marchande les perspectives émotives de l'option artistique.

ü      Richard Douthwaite, auteur de The Growth Illusion (L'Illusion de la croissance)
Dès 1999, cet économiste pointait déjà tous les travers engendrés par la croissance et rappelait qu'elle a entraîné la révolution industrielle, le colonialisme, deux guerres mondiales, mais aussi la création de
la Communauté européenne.

ü      Denis Baba, économiste,membre du comité éditorial de la revue La Décroissance.

ü      Agnès Bertrand, présidente de l'Institut pour la relocalisation de l'économie et membre de l'équipe rédactionnelle de La Décroissance.

ü      Simon Charbonneau, professeur de droit de l'environnement à l'université de Bordeaux IV.

ü      Vincent Cheynet, fondateur de Casseurs de pub.

ü      Bruno Clémentin, co-fondateur de l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable.

ü      Sylvain Godinot, conseiller scientifique, chercheur à l'ADEME.

ü      Alain Gras, professeur de sociologie et d'anthropologie des techniques, auteur de Fragilité de la puissance, Fayard, 2003.

ü      Claude Llena, enseignant-chercheur en sciences sociales, université Montpellier-III.

ü      Jocelyn Peyret, directeur du CNIID, (Centre national d'information indépendante sur les déchets). Le CNIID fait la promotion de la réduction à la source de la toxicité et de la quantité des déchets. Les campagnes qu'il mène ont pour but de dénoncer les atteintes environnementales et sanitaires liées à leurs traitements et de proposer des alternatives saines.


d - Propositions

Comment les objecteurs de croissance comptent-ils mettre en oeuvre leurs idées ?

"Cela passe non pas par une décroissance aveugle, inacceptable pour une majorité de citoyens, mais par une décélération ciblée permettant d'enclencher la transformation des processus productifs et aussi celle des représentations culturelles : la décélération de la croissance, comme première étape avant d'envisager la décroissance sélective, en commençant par celle des activités nuisibles."

Jean-Marie Harribey, Maître de conférences à l'université Bordeaux-IV dans le Monde Diplomatique

Concrètement, la décroissance suppose :

v     la relocalisation de l'ensemble des activités de production et de consommation

v     la restauration de l'agriculture paysanne

v     la réduction de la sphère de l'économie monétaire

v     la réduction par 4 de la consommation d'énergie

v     la réforme des industries de l'automobile, de l'énergie...

v     un moratoire sur l'innovation technologique, faire un bilan sérieux, et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles.

v     un réapprentissage de la gratuité

v     d'accepter de payer le "vrai prix" des choses

v     de ne produire que ce qui est vraiment utile.

v     de retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète, c'est-à-dire une production matérielle équivalente à celle des années 1960-1970 ;

v     de pénaliser fortement les dépenses de publicité.

Mais surtout, la décroissance commence par le propre mode de vie. Ces dernières années ont vu l'apparition de groupes d'« objecteurs de croissance » dans toute la France pour réfléchir comment concrètement subvenir à ses besoins en évitant les réseaux de production et de distribution du capitalisme. Ils choisissent une simplicité volontaire pour privilégier la qualité de vie, qui passe par un « réinvestissement de nos corps, de l'espace, du temps ».

Par Bernard Grignon - Publié dans : Décroissance - Croissance économique
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