Mercredi 4 juin 2008 3 04 /06 /2008 10:09


Texte original de René TREGOUËT (www.tregouet.org), sur http://www.notre-planete.info le 2 juin 2008, repris et annoté par Bernard Grignon

 

Avec un baril de pétrole dont le prix a quintuplé en 5 ans et qui se rapproche inexorablement du seuil symbolique de un dollar le litre (159 dollars le baril), nous entrons bien plus rapidement que prévu dans une nouvelle ère (économique) dont le (un des) grand défi est devenu la substitution de l’énergie par l’information à tous les niveaux de production et d’organisation de nos sociétés (ceci étant une toute partie de l'immense problème global auquel nous sommes confrontés)

 

On estime qu’il reste environ 160 milliards de tonnes de pétrole conventionnel à extraire. En supposant que la consommation mondiale reste à son niveau actuel - 4 milliards de tonnes par an - il nous reste donc à peine plus de 40 ans de consommation. Or, selon l’Agence Internationale de l'Energie, la consommation mondiale de pétrole pourrait passer de 4 à 6 milliards de tonnes d’ici 2030 à cause notamment du développement économique accéléré de l’Asie…

Certes, ces estimations ne tiennent pas compte des réserves sous forme de pétrole non conventionnel, schistes bitumineux, pétrole profond, ni des progrès qui peuvent intervenir dans le taux de récupération des gisements mais ces variables ne changent pas fondamentalement la donne et ne pourront que nous faire gagner une ou deux décennies supplémentaires. L’exploitation de ce pétrole non conventionnel a, en outre, un coût énergétique et environnemental considérable.

Globalement la consommation énergétique de l’humanité s’élève à un peu plus de 10 gigatonnes d’équivalent pétrole par an et le pétrole représente donc, à lui seul, près de 40 % de cette consommation mondiale.

Nous pouvons bien sûr parier, comme le font les Etats-Unis, sur l’innovation technologique, pour accélérer le basculement vers "l’après pétrole" mais s’en remettre exclusivement à la technologie (qu’il s’agisse du charbon "propre, de la séquestration de carbone, de l’hydrogène ou des énergies renouvelables), sans remettre en cause fondamentalement nos modes de vie, relève à mon sens de l’illusion dangereuse. Nous devons en effet changer radicalement de perspective d’approche et admettre que le vrai défi consiste d’abord à réorganiser nos économies et nos sociétés de manière à réduire à la source nos besoins en énergie et à instaurer en principe généralisé la recherche de la sobriété énergétique et d’une croissance économique écocompatible (oups !)[1].

Sachant qu’un humain sur deux vit à présent dans les villes, cela suppose notamment une réorientation profonde de nos conceptions et politiques d’urbanisme, d’aménagement du territoire et de transports afin de contenir l’étalement urbain et de repenser nos villes de façon à optimiser leur efficacité énergétique et leur empreinte écologique en concevant des unités urbaines qui intégreront, au lieu de les dissocier, les pôles de travail, de logement et de loisirs [2].

Cette question de l’urbanisme et des transports est capitale en matière énergétique et environnementale. Une étude du MIT a par exemple montré que la consommation énergétique moyenne d’un habitant d’Atlanta, ville américaine (états-unienne) à l’urbanisme dispersé, était 7 fois plus grande que celle d’un habitant de Barcelone, ville méditerranéenne à l’urbanisme dense. Même si cela n’est pas facile dans un pays où beaucoup de familles rêvent de vivre dans une maison individuelle, nos responsables politiques doivent avoir le courage d’ouvrir ce débat sur la densification urbaine. En trente ans, la distance moyenne parcourue en voiture pour se rendre de son domicile à son travail a été multipliée par trois et nous devons absolument inverser cette tendance qui n’est plus tenable (l'a –t- elle jamais été ?), ni économiquement ni écologiquement.

Nous devons également avoir le courage d’ouvrir un vrai débat démocratique sur la question de la restriction de l’usage de l’automobile dans les centres ville et de l’instauration de péages urbains modulables en fonction du nombre de passagers, de l’heure ou du type de véhicule. On peut imaginer aller plus loin en accordant des réductions d’impôts ou de taxes aux entreprises ou particuliers particulièrement sobres en matière énergétique. Il faut également, grâce à un cadre législatif et fiscal adapté, favoriser l’essor du télétravail afin qu’il représente d’ici 10 ans 20 % du temps consacré aux activités de services publics et privés. [3]

De récentes études scientifiques montrent que, compte tenu des délais liés à l’inertie thermique des océans, si nous voulons stabiliser le climat, il nous faut non seulement réduire de moitié au niveau mondial nos émissions de gaz à effet de serre mais tendre à une production énergétique totalement décarbonnée d’ici la fin de ce siècle.[4]

Pour atteindre de tels objectifs, le développement massif, même de plusieurs ordres de grandeur, de la production d’énergie renouvelable (y compris le nucléaire[5]), bien qu’absolument nécessaire, n’est qu’une réponse partielle et insuffisante et nous devons d’abord réorganiser en profondeur nos économies et nos sociétés autour du concept de sobriété énergétique et de productivité informationnelle et cognitive en réduisant à la source nos besoins globaux en énergie et en améliorant de manière considérable l’efficacité et le rendement énergétique dans l’ensemble des activités humaines.

Notre civilisation va devoir apprendre à produire et à transformer le maximum d’informations en connaissance et en richesses en utilisant le minimum d’énergie et en recherchant systématiquement la valeur ajoutée écologique qui devra simultanément préserver la biodiversité gravement menacée, valoriser et utiliser les matériaux et produits naturels et intégrer le recyclage et l’ecocompatibilité de l’ensemble des productions industrielles et humaines dès leur conception. [6]

Mais, à ce stade de réflexion, il faut éviter tout malentendu idéologique ou philosophique : un tel objectif ne signifie nullement la soumission au mythe dangereux du retour à une nature idéalisée, toute puissante et vierge qui n’a jamais existé. Depuis le néolithique, l’homme n’a cessé de transformer profondément la nature et son environnement pour survivre puis améliorer ses conditions de vie et ceux qui, s’enfermant dans de nouvelles formes d’intégrisme et de conservatisme, et remettent en cause la nécessité de l’innovation et du progrès scientifique, notamment dans les sciences du vivant, se trompent de combat et veulent répondre de manière simpliste et dogmatique à des défis planétaires complexes et globaux.

Pour réussir cette mutation de civilisation, l’espèce humaine doit plus que jamais mobiliser toutes ses capacités d’innovation, non seulement dans les domaines scientifiques et techniques

[7] mais aussi dans les domaines sociaux, économiques et démocratiques, pour concevoir de nouveaux modes et outils de gouvernance, de régulation et de contrôle socio-politiques. Il nous appartient, sans nous enfermer dans des cadres de pensée réducteurs, de faire preuve d’audace créatrice et d’être à la hauteur morale et intellectuelle des immenses défis que notre planète (plutôt l'humanité ; la planète, elle, se portera certainement beaucoup mieux si nous lui fichons la paix !) doit relever.

 


    A LIRE :


        Pétrole apocalypse, d'Yves Cochet  (Fayard – septembre 2005)



    REMARQUES :


        - Bien que les recherches continuent et qu'il y a des champs inconnus, les ressources         prouvées par les compagnies pétrolières sont plus près des 25 ans que des 40 !


        - L'hydrogène n'est pas une source, mais un  simple VECTEUR d'énergie. Il faut                     l'extraire de la molécule d'eau, ce qui demande un peu plus d'énergie (compte tenu             des pertes inévitables) que celle que l'on peut ensuite récupérer par sa combustion, ou         son utilisation dans une pile à combustible…


        - Un aspect n'est pas évoqué dans ce texte : La raréfaction et l'augmentation accélérée         du prix du pétrole (inéluctable, il faudra donc que pêcheurs, routiers, taxis, agriculteurs,         et bientôt nous tous, intègrent cette donnée !), provoquent déjà un retour vers le                     charbon, dont les réserves sont largement supérieures à celles des hydrocarbures. Ce         qui est, - et surtout sera- catastrophique pour le climat et l'environnement. Sans                     compter sur le fait que l'on profite maintenant de la fonte des glaces polaires                         -conséquence du dérèglement climatique en cours (provoqué par notre sur-activité             inconséquente et suicidaire)- pour en exploiter le sous-sol et utiliser des voies                         maritimes jusque là impraticables, ce qui aboutira inévitablement à en accélérer et en         accentuer les conséquences !!!

        - Tout encouragement à continuer à consommer des produits d'origine fossile ne peut         aboutir qu'à entretenir la croyance que notre mode d'organisation peut continuer                     indéfiniment et qu'il est bénéfique pour l'humanité. De plus, souvenons-nous qu'à                 chaque fois que nous remplissons le réservoir de notre voiture, nous contribuons à                 alimenter l'exploitation des peuples, les guerres et la misère dans le monde !

 

En conséquence, il nous faut apprendre, chacun et dés aujourd'hui, à vivre autrement, (en tout premier lieu en diminuant drastiquement notre consommation de tout produit dérivé de quelconque énergie fossile) ce qui veut dire essentiellement d'une manière solidaire et en partageant les richesses de "notre" planète, de manière à permettre à chacun de ses habitants, d'aujourd'hui et à venir, de vivre, tout simplement (l'expression n'est pas de moi, mais de Gandhi…)

 

Il existe au moins une réflexion globale allant dans ce sens et porteuse d'avenir, en tant qu'alternative avec un système suicidaire, celle que certains appellent "décroissance" (terme en aucun cas figé autour d'une pensée ouverte et en permanente évolution…)

 

 

En effet, comme le disait si bien Albert Einstein :

 

"On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendrés"

 

 

 

 

 

 

Bernard Grignon

(Informations sur divers thèmes –en particulier sur l'approche de la "décroissance"- et présentation d'actions, à consulter sur ce blog)

 



[1] D'une part cette dernière perspective est fondamentalement absurde en soi, mais elle fait abstraction du fait que cette fameuse croissance n'est en rien créatrice de bonheur pour les 20% "privilégiés" qui peuvent en "bénéficier" et qu'elle se réalise au détriment des 80% du reste de l'humanité qui, eux, n'en verront jamais que les pires conséquences !

 

[2] C'est une vision bien trop restrictive de cet immense problème. Il est, en effet, plus que temps de s'attaquer aux causes profondes qui ont provoqué cette situation : création d'une compétition internationale ne profitant qu'à une petite minorité de profiteurs sans scrupules ; "globalisation" des échanges de marchandises et des capitaux, en même temps qu'un repli sur soi généralisé ; extension à la planète d'un "modèle" de société entièrement fondé sur le profit et l'égoïsme aboutissant,  entre autre à une "marchandisation" universelle ; négation de toutes limites et exacerbation d'une toute-puissance humaine autant illusoire que suicidaire, se traduisant, entre autre, par un scientisme dénué de toute humilité et dont la notion même de doute est maintenant totalement absente ; perte de vue du sens de la notion même de progrès ; coupure de plus en plus grande entre l'espèce humaine et le reste de la nature ; au bout du compte, oubli de l'indispensable recherche de sens à notre vie, tant sur le plan individuel que collectif ;…

[3] Toutes ces pseudo-solutions ne sont, au mieux, que des "emplâtres sur une jambe de bois". La seule alternative est de sortir de nos multiples croyances -les découvertes scientifiques vont résoudre nos problèmes,  la mondialisation du mode de vie occidentale est bonne pour l'humanité, l'idéologie économiste et croissanciste n'a pas d'alternative, notre système "démocratique" est bon et le seul possible, l'extension du mode de vie "occidental" est bon pour l'Homme,…-

[4] Tout ceci est loin de la réalité ! Si l'on veut parvenir à cet objectif, le seul compatible avec la poursuite de "l'aventure humaine", il faut diviser immédiatement par 4 la totalité des émissions de gaz à effet de serre…

[5] Sans commentaire sur la nocivité absolue de cette énergie, dont il faut nous débarrasser au plus vite ;  les nuisances déjà produites sont amplement suffisantes comme "cadeau" laissé à nos descendants !

[6] Hypothèse absurde ! Peut-être pourrions-nous simplement penser que le véritable défi à relever est de comprendre que seuls le partage et  la solidarité universelle, appliqués sans délai, permettront à tous les humains de vivre et de satisfaire leurs véritables besoins, maintenant et dans l'avenir.

[7] Avons-nous vraiment besoin de plus de robots, aliments et vêtements "intelligents", téléphones ultra-poly fonctionnels, sondes spatiales, ascenseurs lunaires,… pour donner du sens à notre vie et en profiter simplement et en bonne intelligence universelle ? Et si nous nous posions systématiquement et sans aucune restriction la question du "pourquoi" (les objectifs recherchés et leur pertinence) avant celle du "comment" (faire pour y parvenir) ? Et si nous refusions, comme d'autres (autrement plus sages) l'ont fait avant nous, d'utiliser certaines découvertes, compte tenu de la nocivité de leur application, voire de l'incertitude quant aux conséquences éventuelles ou même imprévisibles de leur mise en œuvre ?

Par René TREGOUËT - Bernard Grignon - Publié dans : Empreinte écolo-Ressources naturelles-Biodiversité
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